Du 25 avril au 21 juin 2020
Vernissage : Le Dimanche 26 juin à 14 h
Kahwatsiretátie : Teionkwariwaienna Tekariwaiennawahkòntie
Honorer nos affinités

Artistes : Warren Cariou, Kay Mayer, Dylan Miner, Margaret Orr, Máret Ánne Sara, Rainer Wittenborn & Claus Biegert
Sous le commissariat de David Garneau (Métis) assisté de rudi Aker (Wolastoqiyik) et de Faye Mullen (Anishinaabe)

La Galerie d’art Stewart Hall
176, chemin du Bord-du-Lac – Lakeshore
Pointe-Claire (Québec) H9S 4J7
514 630-1254

Texte de David Garneau

Avant les invasions française et britannique, la population du nord de l’Île de la Tortue était composée de nations distinctes parlant plus de 90 langues. Ces nations faisaient du commerce entre elles, se livraient la guerre, concluaient des traités, contractaient des mariages entre nations, ou vivaient si loin les unes des autres qu’elles ne se rencontraient jamais. La rhétorique impérialiste a conduit à les parquer en tant qu’un seul peuple, les Indiens. Ce terme raciste a réuni des peuples éloignés en un seul ensemble dégradé assujetti à la loi du conquérant. La Loi sur les Indiens n’est qu’un des outils utilisés pour séparer les colons des Autochtones, et les Autochtones, de la terre. Au début du XXe siècle, certains ont tenté de réhabiliter le mot Indien comme le symbole d’un front de résistance collective. La Fraternité des Indiens du Canada, par exemple, a organisé les leaders d’un océan à l’autre, et de la limite forestière au nord à la Ligne magique au sud. Cependant, dans les années 1980, ils se sont eux-mêmes redéfinis en tant que l’Assemblée des Premières Nations. Trop chargée d’associations négatives, l’étiquette Indien, trompeuse et imposée, s’est évanouie, et le terme Aborigènes, a pour un temps été le nom collectif désignant les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Ce nouveau nom indiquait un changement dans la compréhension de soi et de l’existence collective.

S’identifier consciemment comme Aborigène ou Autochtone signifie qu’en plus d’être, par exemple, Kanien’kehà:ka, Inuvialuit, ou Métis, on est solidaire de tous les peuples non colonialistes du territoire maintenant connu comme le Canada. L’autochtonisme constitue une identité politique lorsque choisi plutôt qu’imposé par décret. L’endosser représente une reconnaissance du fait que nous ne sommes pas seulement façonnés par nos propres communautés, mais aussi par une nation coloniale, et par notre résistance collective. Rejeter le nom Indien signifie que l’on se voit soi-même comme étant quelque chose de plus qu’un Indien au sens de la Loi sur les Indiens.

Depuis quelque temps, le terme Autochtone – au sens de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones – est le nom collectif privilégié. Tout comme nègre/de couleur, Afro-américain, et Noir ne sont pas synonymes, de même, Indien, Aborigène et Autochtone font chacun référence à une identité historique différente. Les Indiens étaient des pupilles de l’État. Les Aborigènes luttent pour obtenir ou maintenir leur autonomie, leur souveraineté au sein d’une nation, mais tout en restant à part. Les peuples autochtones vont plus loin et s’identifient aux Premiers Peuples du monde entier. L’identité autochtone est internationale et unit des peuples originaires de territoires différents, mais partageant néanmoins la même vision du monde et de l’expérience coloniale. Autochtone est un nom associé à la lutte à travers le monde visant à restaurer la loi naturelle, ce qui comprend la fin du colonialisme, du patriarcat, du capitalisme prédateur, du racisme, et de la dégradation de l’environnement. Les peuples autochtones réinstaurent les pratiques non coloniales et les adaptent à l’époque actuelle et à leur territoire propre.

Les Premières Nations, les Iwis et autres tribus autochtones sont des communautés liées par le sang, la langue, la tradition, les cérémonies, et le territoire; il y a toujours eu une grande fluidité dans ces relations. Elles ont été enrichies par des mariages intertribaux, par des adoptions et par des migrations. L’avènement de communications et de transports rapides a favorisé l’élargissement du réseau des relations autochtones. À l’ère autochtone, les liens de parenté ne comprennent pas que les liens du sang, les liens territoriaux et les relations non humaines, mais aussi les liens extrafamiliaux, extra territoriaux, et même les liens virtuels. Pour ceux et celles dont les collectivités sont dévastées par l’assimilation agressive – par les pensionnats indiens qui cherchaient à exterminer les langues et la culture autochtones en séparant les enfants de leur famille et en leur imposant une rééducation leur inculquant des connaissances et des façons d’être non autochtones; par une christianisation diabolisant la spiritualité traditionnelle, la fluidité de genre, et les sociétés non patriarcales; et imposant un capitalisme prédateur qui ruine les écosystèmes, déplace et divise les communautés et crée des disparités de richesse; pour ces familles qui continuent à subir les répercussions du génocide, qui souffrent de pauvreté, d’insécurité liée à l’alimentation et à l’eau, de toxicomanie, de violence; pour les membres de ces familles traumatisées par les suicides, par la séparation de leurs enfants par les organismes gouvernementaux, par les enlèvements d’enfants destinés à l’adoption, et par des taux d’incarcération disproportionnés; pour ces gens, les liens familiaux et les relations communautaires peuvent être malsains, ce qui les conduit à établir des liens en dehors de la famille.

La 4e édition de la Biennale d’art contemporain autochtone (BACA), níchiwamiskwém | nimidet | my sister | ma soeur, organisée et préparée par les commissaires Niki Little et Becca Taylor, a exploré les relations qui vont au-delà du sang. La 5e édition de la BACA continue à enfiler des perles sur ce cordon. Organisée et préparée par le commissaire David Garneau (Métis), avec le soutien de Rudi Aker (Wolastoqiyik) et de Faye Mullen (Anishinaabe), Kahwatsiretátie présente le travail de plus de cinquante artistes dans six lieux de Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal favorisant les relations intergénérationnelles, des femmes évoquant les liens avec les ancêtres passés et futurs, les connexions avec d’autres entités que les êtres humains, les personnes à la recherche d’un « foyer » dans des territoires que les pas de leurs ancêtres n’ont pas foulés, les amitiés, les liens entre mentor et mentoré, et autres interactions.

Reconnaissant que ces expositions ont lieu sur le territoire traditionnel et non cédé des Kanien’kehà:ka, et que Faye, Rudi et moi, et plusieurs des artistes ne sommes pas d’ici, nous avons demandé conseil aux gardiens traditionnels de ce territoire. Nous nous sommes joints au conseil d’administration de la BACA pour rencontrer les Aînés et des artistes à la Maison longue de Kahnawà;ke pour amorcer une discussion en vue de conclure une alliance. Lors d’une réunion ultérieure avec Faye, l’Aîné Otsitsaken:ra‎ (Charles Patton) et la Gardienne de la foi Niioieren (Eileen Patton) nous ont investis du titre de Kahwatsiretátie: Teionkwariwaienna Tekariwaiennawahkòntie. Les mots représentent un cercle continu, où main dans la main et de nation à nation, les membres du cercle soulèvent une charge. Ces mots kanien’keha véhiculent les valeurs d’une solidarité persévérante soutenant cette charge sans faillir. La Biennale de 2020 cherche à donner forme à ces mots, afin de refléter les interconnexions de tout ce qui existe, tout en reconnaissant que le maintien de bonnes relations constitue une question de grande importance : un engagement de volonté, d’amour, de parenté et d’amitié.

La réciprocité représente un aspect important du maintien de bonnes relations. Nous sommes venus solliciter la bénédiction de la communauté, et demander d’ouvrir le Kahwatsiretátie. La Biennale a offert d’assurer le transport des membres de la communauté qui souhaitent visiter les expositions, et nous avons retenu les services d’artisans de la communauté de Kahnawà;ke pour confectionner des ouvrages de perles à offrir en cadeau à tous les artistes. À la Maison longue, nous avons établi des liens avec des artistes de la communauté et les avons invités à participer à la Biennale. Une réciprocité soutenue entre les communautés des villes et celles des réserves sera maintenue pendant les mois que durera la Biennale. Cela prendra la forme de rassemblements d’ateliers, de travail des peaux et de projets de potagers que Faye travaille à organiser avec la communauté de Kahnawà:ke. La notion d’affinités englobe le fait que des Autochtones de différentes nations comblent les besoins de membres d’autres nations. C’est à cœur ouvert, c’est une main tendue et une promesse d’engagement futur.

La notion d’affinités ne représente pas que le sujet de Kahwatsiretátie, elle éclaire également notre méthode de conservation. En plus de choisir des œuvres d’art remarquables et de les présenter en fonction de leur relation les unes avec les autres, nous avons également demandé à de nombreux artistes d’inviter à exposer avec eux des gens avec qui ils ont des affinités. Ces gens peuvent être des membres de la famille, de la communauté ou encore des mentorés, ou autres âmes sœurs. Cette redistribution de la gouvernance du commissariat constitue une pratique non coloniale. Comme dans une cérémonie ou une fête où les invités invitent à leur tour leurs propres invités, nous voulons élargir le cercle et accueillir des personnes que nous ne connaissons pas encore. En conséquence, Kahwatsiretátie comprend quelques artistes qui n’ont jamais présenté leur travail au Québec, ou à l’extérieur de leur communauté, ou en tant qu’œuvre d’art.

Kahwatsiretátie englobe une gamme complète de médias artistiques : dessin, peinture, céramique, sculpture, photographie, installations audio, vidéos, médias numériques, arts de la scène, etc., mais il y a une emphase sur le perlage et les textiles. Un aspect important de la renaissance des peuples autochtones réside dans la résurgence de formes d’art traditionnelles redéfinies pour embrasser l’engagement à l’égard de l’expérience contemporaine. Le perlage est accessible. Il n’est pas nécessaire d’être titulaire d’une maîtrise en Beaux-arts pour acquérir les compétences requises et faire quelque chose de spécial quoique le fait d’avoir un mentor constitue un avantage. Le perlage est d’ailleurs accessible du fait qu’il s’inscrit dans presque toutes les cultures. Tout le monde apprécie les belles choses faites à la main. La plupart de nos perles proviennent de bien au-delà de l’Île de la Tortue, tout comme certains de nos motifs. Le perlage est un métissage, un mélange de matériaux et d’influences. Le fait main, par l’utilisation de techniques traditionnelles tirées de l’observation et de la pratique, crée une connexion haptique avec les générations précédentes.

Bien que Kahwatsiretátie présente certainement beaucoup de pièces d’art dans ses salles, un accent est mis sur les relations, au-delà des objets. Nous nous intéressons également au public dans ces salles – et à l’extérieur – en fait, à tout ce qui touche la musique, les arts de la scène et les ateliers, discussions et réunion de spécialistes, et autres rencontres dans l’environnement de l’exposition. Kahwatsiretátie: Teionkwariwaienna Tekariwaiennawahkòntie résonne comme une phrase familière dans les milieux autochtones. Le terme « toutes nos relations » est évoqué lors de rassemblement pour reconnaître les personnes présentes et absentes, et inclut la relation avec les espèces non humaines. Il reconnaît le privilège de la présence. Faye, Rudi, et moi-même avons été invités à organiser ces espaces et ces relations en tant que commissaires de la Biennale. Dans deux ans, ce seront d’autres personnes, d’autres œuvres, et d’autres idées. Bien que nous prenions notre rôle au sérieux, et que nous nous efforcions de donner le meilleur de nous-mêmes ici, nous le faisons avec humilité. Nous sommes en visite, nous ne cherchons pas à coloniser.

Les sites d’exposition autochtones souverains peuvent être permanents ou provisoires, où la présentation de la production créative autochtone est gérée par des Autochtones. Dans le cas de la Baca, nous occupons temporairement des espaces afin d’offrir un aperçu de ce que sont les nôtres. L’art, dans le sens d’objets et de représentations distincts de la vie quotidienne produits par les humains, et présentés dans des salles d’exposition, est une pratique coloniale. Un des défis que représente le fait de travailler dans ces espaces chargés de cet héritage est de trouver des moyens de les autochtoniser. L’autochtonisation, telle qu’elle est actuellement pratiquée dans l’ère de vérité et de réconciliation, signifie généralement d’apporter les enseignements autochtones aux non-Autochtones dans des lieux comme les universités et les musées selon les règles de l’institution. Ironiquement, cette appropriation se situe à l’opposé du sens original de l’autochtonisation, soit l’idée voulant que des Autochtones prennent et adaptent certains aspects de la culture coloniale qui correspondent le mieux à leurs besoins. Nous travaillons avec ces espaces et avec leurs gardiens en faisant de notre mieux pour élaborer de nouveaux modes de conservation fondés sur les façons autochtones d’acquérir des connaissances et les façons d’être. Chaque exposition représente un pas vers une souveraineté créatrice.

i. Ces trois dernières phrases sont issues de la compréhension de Faye Mullen des enseignements que lui a légués l’Aîné Otsitsaken ra‎:(Charles Patton), et la Gardienne de la foi Niioieren (Eileen Patton).

Texte de rudi Aker & Faye Mullen

Nous nous rassemblons pour Kahwatsiretátie: Teionkwariwaienna Tekariwaiennawahkòntie sur des terres non cédées. Des terres qui ont des écosystèmes durables et des liens complexes de « relationalité » bien au-delà l’existence humaine. Ces terres et ces eaux entretiennent des relations inextricablement tressées de parenté avec nos proches à quatre pattes, le cerf, l’ours, la mouffette, le renard; avec la faune aquatique et ailée : l’aigle, le faucon, la corneille, le héron; avec les insectes et l’araignée tisseuse de toiles; avec nos proches à qui ont été confiés les enseignements de la vie entre les mondes : la chenille devenant papillon, la tortue, le castor, le serpent. Les terres ont nourri les plantes + les médicines, les arbres à aiguilles et les feuillues par lesquels elles ont été soutenues. Elles ont été soutenues par la pluie et le tonnerre; par Soleil, les quatre Vents, et Lune.

Ce lieu, avec lequel nous nous réunissons, a été confié aux soins relationnels des peuples autochtones depuis temps immémoriaux et entretient une relation de réponse réciproque avec eux.

Pour maintenir nos « relationalités » personnelles et collectives, il est essentiel de penser longuement et souvent à la façon dont nous arrivons à nous intégrer aux territoires, à nous y identifier et à nous y associer. En tant que peuples autochtones, nous sommes souvent, de façon innée ou autre, définis par les terres qui nous ont mis au monde, les rivières qui nous ont soutenus, les plaines qui s’étendaient devant nos Ancêtres. Nos liens de parenté englobent bien plus que seuls les liens du sang et nos familles choisies; ils s’étendent aux mondes plus profonds des relations avec les êtres autres qu’humains : les animaux, les éléments, les plantes médicinales et bien au-delà.

Le fait d’être originaire d’un endroit et de vivre dans un lieu ouvre un dialogue recoupant plusieurs champs sémantiques propres, mais aussi d’autres moyens d’expression. Cependant, ici, nous nous en remettons à l’écriture.

Nous avons des obligations, en tant que membres des nations éloignées de ce territoire, nous nécessitons nous placer plus consciencieusement, en pleine connaissance de cause et dans un but productif. Alors que la régionalité est interprétée comme un indicateur de qui voit le jour et de la façon dont nous nous incarnons, nous devons reconnaître les forces qui nous ont propulsés et nous ont permis d’être ici, sans y être invité.es. Notre objectif est de marcher respectueusement sur ces terres qui nous commandent de cultiver des possibilités authentiques et palpables de relations soutenues au centre desquelles nous nous sommes engagé.es à placer la gratitude, la confiance et la bienveillance. Ce n’est pas sans consulter et cultiver activement les conseils des membres des communautés où nous avons, encore une fois, le privilège d’être invité.es que nous participons aux rassemblements auxquels nous avons le privilège d’apporter une contribution. L’Aîné et la Gardienne de la foi du Mohawk Trail Longhouse à Kahnawà:ke, Otsitsaken:ra‎ et Niioieren, ont réveillé l’Esprit pour accompagner le rôle de Ie’nikónirare en Faye, un être qui réfléchit continuellement les pensées et porte les enseignements de notre proche, le Loup. Par les biens temporels outrepassant le continuum actuel, nous sommes tissé.es dans une œuvre collective. On pourrait invoquer la façon symbolique dont tous ces rassemblements se forment, à un moment significatif, bien qu’on en soit loin et reconnaissant.es que la langue française ne contient pas le mot juste, nous sommes guidé.es par nos Ancêtres.

Une toile de relations nourrit, soutient et reconnaît l’Esprit bien avant le corps, l’identité ou le statut social. Une toile soutient des liens de parenté tissés pour atteindre le cœur de nos proches humains et autres qu’humains, maintenant une compréhension équilibrée du fait qu’aucune espèce ne bénéficie de priorité. Ces liens tissés, à proximité les uns des autres, et dans leur trajet, on un effet sur les uns et les autres et les touchent tous. Les émotions tendres et les courants d’empathie dans un fil de la toile influent directement sur les fils interconnectés et aussi, sur la toile dans son ensemble. Relationalité en devenir. Une toile suppose un point central et un engagement à comprendre que l’accent n’est pas sur un individu ni sur un seul être. L’araignée nous rappelle que le point central est un chemin, le travail d’une vie, une intention posée sur le sol — le point central est et a toujours été la Terre.

Dans toutes ses formes et permutations, la parenté est non seulement une modalité relationnelle, mais aussi dans les faits, une façon d’être et de penser. Dans un endroit comme l’Île de la Tortue, en tant qu’Autochtones de cet endroit, nos ontologies ont été mises à l’essai et testées et ont supporté les violences de contact, la colonisation, l’assimilation, le génocide et l’écocide. L’autochtonisme ne constitue pas un poids, ni un fardeau, ni une identité singulière, mais plutôt un témoignage de notre pérennité, de notre résistance, de notre force. Notre objectif est de reconnaître et de savourer les intersections des communautés et des nations en pensant à nous-mêmes comme un peuple unifié au niveau international, les « Autochtones » – un mouvement en alliance pour retrouver et maintenir les ontologies de parenté qui ont et continueront d’exister dans toutes nos temporalités malgré l’état de nos terres de naissance.

De nombreux Peuples Autochtones considèrent Tiohtià:ke + Mooniyaang comme terre qui les a mis au monde, territoire traditionnel, lieu de naissance, lieu de rassemblement, lieu sacré et lieu de sépulture de leur peuple. Nous tenons à reconnaître avec respect la lignée des nations qui ont entretenu des relations avec ce lieu : les Kanien’kehá:ka de la Confédération de Haudenosaunis, les Hurons/Wendat, les Abénaquis et les Anishinaabe – les nations sur les os desquels nous marchons. Ces nations sont reconnues comme étant en réciprocité avec les terres et les eaux et par leur relation continue honorée par les communautés de Kahnawà:ke et de Kanehsatà:ke des Kanien’kehá:ka. Aucune Nation autochtone n’a par accord ou traité cédé le contrôle ou le droit de propriété à l’ordre colonial. Le territoire a été et continue d’être occupé sans autorisation ni consentement. Depuis le contact, la dépossession des Peuples et Nations autochtones de leurs terres, de leurs eaux et de leur souveraineté s’est déroulée avec violence et demeure le fondement de l’État.

Le colonialisme qui a cours sur les terres autochtones volées est maintenu par cet État– alors que les territoires se décomposent sous nos ongles, nous portons le poids de notre deuil.

En nous positionnant en tant que praticien.nes de la pensée autochtone résurgente tout en reconnaissant notre implication dans un paysage culturel qui est lié au marché capitaliste, nous endossons la responsabilité de proposer d’autres façons d’honorer le processus de la création elle-même. Dans la production d’environnements artistiques, nous nous engageons à considérer avec vigilance : les sophismes des terres de la couronne et l’illusion des frontières provinciales; la participation obligatoire à des structures capitalistes et à la productivité sanctionnée par l’État; la délimitation erronée des réserves qui constituent un pourcentage insultant du KKKanada où peu ont accès à l’eau potable entre autres essentiels de première nécessité; la violence du genre et les lois qui la soutiennent; la pensée binaire contagieuse qui cible nos enseignements les plus sacrés portés par les personnes bispirituelles, non binaires et transgenres qui portent le rôle des gardien.nes du savoir; la surreprésentation de nos proches racisé.es autochtones soumis à la brutalité policière, placé.es de force en hébergement et incarcéré.es injustement et en nombres disproportionnés; la criminalisation de la protection de la Terre et des Eaux que nous devons léguer pour les générations futures; le déraillement de la couverture médiatique lorsque des virus apocalyptiques deviennent centrés sur les mouvements de revendication de la souveraineté des terres autochtones, ne faisant qu’exacerber davantage le ciblage de nos travailleurs communautaires ou de ceux qui vivent dans les réserves et n’ont qu’un accès limité aux soins de santé; la crise génocidaire que constituent les disparitions et meurtres de nos femmes, filles, proches transgenres et bispirituels autochtones; et la dissection violente de nos territoires et de nos corps en dichotomies réserves/villes et ruraux/urbains. L’abus de pouvoir de l’État n’est pas surprenant – l’État continue de sous-évaluer la crise génocidaire + écocidaire, un stratagème explicite visant l’effacement, l’assimilation et l’éradication de nos proches. Dès l’apparition d’un virus, les organismes gouvernementaux ont été en mesure de mettre en œuvre la fermeture immédiate des garderies, des écoles et des musées culturels à travers cet État-nation, alors qu’après la publication d’une enquête considérant le génocide en cours depuis un siècle de nos femmes, filles et proches bispirituels, le gouvernement ne prend aucune mesure concrète.

Le vécu des Autochtones du XXIe siècle est saturé de ces réalités. Loin de représenter un trouble caractériel, le traumatisme n’est qu’une réaction à un monde dans lequel nos proches sont systématiquement menacé.es, blessé.es et assassiné.es; soumis.e aux violences coloniales : violences courantes, ancestrales, historiques, individuelles, collectives. Lorsque l’enveloppe émotionnelle qui accompagne et soutient notre esprit – notre corps – les esprits soumis à la contrainte constante et aux attaques sous la surveillance et le contrôle colonial, afin de survivre – nous nous créons des mondes avec nos proches. Grâce aux mondes que nous nous faisons et à l’avenir que nous imaginons, nous avons mis au point un lexique réciproque, qui nous permet de (re)dessiner nos réalités, nos relations, nos façons de voir et d’être vu.es.

Tout comme l’alliance est tressée inter-nationalement et que nous en sommes venu.es à nous voir unifié.es comme « Autochtones », nos proches numériques se sont approprié.e les changements auxquels on donne fort mal à propos le nom de progrès, et la culture hashtag a propagé l’abréviation « NDN ». Cette abréviation est maintenant largement utilisée à travers le monde virtuel autochtone pour s’autoidentifier. NDN n’est pas qu’un acronyme pour Not Dead Natives (Autochtones pas encore mort.es), et à travers cette appellation, nous nous rappelons que ceux.celles d’entre nous qui sont encore là, existent ensemble. Ensemble, à travers les Terres et les Eaux, nous effaçons les frontières et les restrictions coloniales qui nous séparent pour créer des espaces souverains et dynamiques que nous pouvons voir, toucher, aimer et dont, réciproquement nous pouvons prendre soin.

À l’époque où nous vivons, notre époque, nous assistons à une grande mobilisation – la croissance, de graines semées dans le cyberespace. Tissés ensemble par les hashtags, nous trouvons des liens de parenté bourgeonnants dans des histoires imagées qui disparaissent post-tap : nous reconnaissons qu’un rassemblement physique, en dépit de la menace de contamination croisée, est un motif d’application de véritables pratiques enracinées dans les soins résurgents radicaux. Nous avons été témoins au printemps, des effets qu’ont les conteneurs d’isolement en exacerbant nos niveaux de solitude et de confinement. L’amour à l’époque des NDN n’a jamais été une question de rythme ou d’éloignement. L’élixir d’excuses et la toxine d’une mesure, l’époque des NDN ne tient pas pour acquis le caractère actuel de l’autre. Notre résilience et notre pérennité sous la pression du génocide, de l’écocide et d’idées suicidaires laissent une sensation d’urgence au cœur de l’amour. Comme si nous devions aimer plus fort + et plus vite avant que nos proches disparaissent. Un risque de compression en quelque chose (trop) solide, alors que nos êtres, infini.es comme ils sont, se prolongent bien au-delà de notre masse adipeuse. Cette vitesse de lapin à laquelle nous sommes obligés pour nous aimer n’est pas comparable à un privilège, il existe un désir de mériter le temps sans fin dont nous avons un grand besoin pour s’aimer les uns les autres, encore. L’amour 2S42S, en particulier, a creusé un espace pour nous permettre de tisser ces fils, des liens qui élèvent, pour aimer pleinement et entièrement – un amour avec l’honneur à son centre, un amour qui encourage un retour à la multiplicité relationnelle, un amour qui coconstitue notre existence, un amour qui se déroule à travers les constellations, un amour en action dans les courants – un amour comme une cérémonie. Quand nous atterrissons sur nos îles de réalité d’amour décolonial, non seulement nous survivons, mais nous nous transcendons pour ainsi transmuter. L’amour NDN agit à la vitesse de la lumière, croisant des générations, levant le codage épigénétique et faisant renaître le feu des braises que nos ancêtres ont protégées.

Examiner les liens de parenté, au sens de la pratique de conservation, c’est de faire appel à un profond sens de prise en charge et des responsabilités. Nous devons reconnaître ces responsabilités pour faire valoir des mécanismes de soutien, de quête de la vérité, de transformabilité – avec et pour ceux.celles que nous avons de plus cher.es, ceux.celles qui nous ont précédé.es et ceux.celles qui sont encore à venir. Nous ne pouvions pas aborder la parenté comme thème central sans le travail de tant de nos proches : les artistes et les écrivain.es, les théoricien.nes et les praticien.nes, les tantes et les oncles, les Aîné.es et les jeunes . Nous sommes en mesure d’axer notre travail sur la parenté en raison de la résilience des médicines de nos guerrier.res bispirituel.les Indigiqueer vivant dans la marge et portant les enseignements hors de la logique de confinement. Alors que nous passons à travers les lignées de parentés, nous récupérons de la vannerie qui plonge ses racines dans l’amour. L’amour comme une force permutable qui nous guide dans nos passés, notre présent et notre avenir. L’amour est, à la fois, ancien et en plein épanouissement permettant à nos proches, connu.es et inconnu.es, de façonner sans fin des forces vitales, affirmant des savoirs qui nous préservent. Nous faisons le travail de tressage, pour ainsi continuer à croire qu’il y a une vie après l’amour NDN.

Ce travail s’apparentant au motif d’une raquette de babiche fait s’écrouler les notions de possession. Nous mesurons le succès individuel selon l’abondance collective. Nous acceptons avec reconnaissance ces possibilités qui nous sont confiées par les Aîné.es et les proches – dans sa forme et dans sa praticité, ce travail est pour Nous. Nous, une unité plus grande que les liens au niveau des nations et des communautés; une unité grâce à des systèmes racinaires et à des réseaux d’amour. En tant que Peuples autochtones participant ici en tant que membres d’une diaspora plus étendue et existant à diverses intersections, nous ne revendiquons pas d’être en position de savoir, nous avons plutôt l’espoir de tendre la main avec une confiance tant proverbiale que physique. Nos relations et nos Ancêtres nous ont amenés à cet endroit par une multitude de chemins, et pendant notre séjour ici, nous espérons voir et être vu.es, pour porter une responsabilité mutuelle, pour reconnaître équitablement les pertes et les gains, et pour trouver du réconfort en sachant qu’il est inimaginable d’assumer ce travail et ce monde seul.es.

1. Ce travail ne pouvait être imaginé ou entrepris sans la sagesse et les conseils de nos proches, en pensée, en théorie et par l’Esprit : Leanne Betasamosake Simpson, Kim Tallbear, Lindsay Nixon, Billy-Ray Belcourt, Joshua Whitehead, Marie-Andrée Gill, Smokii Sumac, Tommy Pico, Qwo-Li Driskill, Lee Maracle, Gwen Benaway, Arielle Twist, Ma-Nee Chacaby, Cher, Okay Kaya, Joce Two Crows, Jeremy Dutcher, Jenny Holzer, Renee Linklater, Jolene Rickard.