A partir du 23 avril 2020
Cérémonie virtuelle sur Zoom
Diffusion en direct sur Facebook et Youtube : 23 avril, de 17 h à 20 h
La Biennale d’art contemporain autochtone (BACA), 5e édition
Kahwatsiretátie : Teionkwariwaienna Tekariwaiennawahkòntie
Honorer nos affinités
Sous le commissariat de David Garneau (Métis) assisté de rudi aker (Wolastoqiyik) et de Faye Mullen (Anishinaabe)

Artistes : Judy Anderson, Cruz Anderson, Scott Benesiinaabandan, Rainer Wittenborn & Claus Biegert, Catherine Blackburn, Katherine Boyer, Bob Boyer, Kaia’tanó:ron Dumoulin Bush, Warren Cariou, Hunter Cascagnette, Hannah Claus, Renée Condo, Jon Corbett, Ruth Cuthand, Wally Dion, Devonn Drossel, Marcy Friesen, Lucas Hale, Emma Hassencahl-Perley, Larissa Riss Kitchemonia, Sharon Rose Kootenay, Owisokon Pauline Lahache, Tania Larsson, Jason Edward Lewis, Kay Mayer, Kevin McKenzie, Dylan Miner, Nadia Myre, Margaret Orr, Graham Paradis, Luke Parnell, Sage Paul, Jobena Petonoquot, Sherry Farrell Racette, Diane Roberts, Máret Ánne Sara, Nancy Saunders, Skawennati, Marian Snow, Jack Theis, Ulivia Uviluk, Flora Weitsche, Corinna Wollf. Weaving Cultural Identities: Threads Through Time: Efemeral, Chief Janice George, Angela George, Doaa Jamal, Buddy Joseph, Krista Point, Ruth Scheuing, Debra Sparrow, Robyn Sparrow, Mary Lou Trinkwon.

Lieux : Art Mûr, La Guilde, La Maison des Régions, MuséeMcCord, Pierre-François Ouellette art contemporain, La Galerie d’art Stewart Hall

Les artistes en exposition à la Galerie d’art Stewart Hall : Warren Cariou, Kay Mayer, Dylan Miner, Margaret Orr, Máret Ánne Sara, Rainer Wittenborn & Claus Biegert

La Galerie d’art Stewart Hall
176, chemin du Bord-du-Lac – Lakeshore
Pointe-Claire (Québec)

David Garneau
(Traduction de Jean Héon)

Avant les invasions française et britannique, la population du nord de l’Île de la Tortue était composée de nations distinctes parlant plus de 90 langues. Ces nations faisaient du commerce entre elles, se livraient la guerre, concluaient des traités, contractaient des mariages, ou vivaient si loin les unes des autres qu’elles ne se rencontraient jamais. La rhétorique impérialiste les a toutefois rassemblés en un seul peuple, les Indiens. Ce terme raciste a contraint par la loi des peuples différents à devenir un seul ensemble dénaturé. Ce n’était que l’un des outils utilisés pour séparer les colons des Autochtones, et les Autochtones, de la terre. Au début du XX e siècle, certains ont tenté de réhabiliter le mot Indien comme symbole d’un front de résistance collective. La Fraternité des Indiens du Canada, par exemple, a regroupé les chefs d’un océan à l’autre et de la limite forestière au nord à la Ligne magique au sud. Cependant, dans les années 1980, ils se sont eux-mêmes redéfinis en tant que l’Assemblée des Premières Nations. Trop chargée d’associations négatives, l’étiquette Indien, erronée et imposée, s’est évanouie, et le terme Aborigènes a pour un temps été le nom collectif désignant les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Ce nouveau nom indiquait un changement dans la compréhension de soi et de l’existence collective.

S’identifier consciemment comme Aborigène ou Autochtone signifie qu’en plus d’être, par exemple, Kanien’kehá:ka, Inuvialuit, ou Métis, on est solidaire de tous les peuples non colonialistes du territoire maintenant connu comme le Canada. L’autochtonisme constitue une identité politique lorsqu’il est choisi plutôt qu’imposé par décret. L’endosser représente la reconnaissance du fait que nous ne sommes pas seulement façonnés par nos propres communautés, mais aussi par une nation coloniale et par notre résistance collective à celle-ci. Rejeter le nom Indien signifie que l’on se voit soi-même comme étant quelque chose de plus qu’un Indien au sens de la Loi sur les Indiens.

Depuis quelque temps, le terme Autochtone – au sens de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones – est le nom collectif privilégié. Les Indiens étaient des pupilles de l’État. Les Aborigènes luttent pour obtenir ou maintenir leur autonomie, pour leur souveraineté au sein d’une nation coloniale, mais tout en restant à part. Les peuples autochtones vont plus loin et s’identifient aux Premiers Peuples du monde entier. L’identité autochtone est internationale et unit des peuples originaires de territoires différents, mais partageant néanmoins la même vision du monde et de l’expérience coloniale. Le nom Autochtone est associé à la lutte menée à travers le monde pour restaurer le droit naturel, ce qui comprend la fin du colonialisme, du patriarcat, du capitalisme prédateur, du racisme, et de la dégradation de l’environnement. Les peuples autochtones réinstaurent les pratiques non coloniales et les adaptent à l’époque actuelle et à leur territoire propre.

Bien que les Premières Nations, les Iwis et autres tribus autochtones soient des communautés liées par le sang, la langue, la tradition, les cérémonies, et le territoire, il y a toujours eu une grande fluidité dans ces relations. Elles ont été enrichies par des mariages intertribaux, par des adoptions et par des migrations. L’avènement de communications et de transports rapides a favorisé l’élargissement du réseau des relations autochtones. À l’ère autochtone, les liens de parenté ne comprennent pas que les liens du sang, les liens territoriaux et les relations non humaines, mais aussi les liens extrafamiliaux, extra territoriaux, et même les liens virtuels. Pour ceux et celles dont les collectivités sont dévastées par l’assimilation agressive – par les pensionnats indiens qui cherchaient à exterminer les langues et la culture autochtones en séparant les enfants de leur famille et en leur imposant une rééducation leur inculquant des connaissances et des façons d’être non autochtones; par une christianisation diabolisant la spiritualité traditionnelle, la fluidité de genre, et les sociétés non patriarcales; et en imposant un capitalisme prédateur qui ruine les écosystèmes, déplace et divise les communautés et crée des disparités de richesse; pour ces familles qui continuent à subir les répercussions du génocide, qui souffrent de pauvreté, d’insécurité liée à l’alimentation et à l’eau, de toxicomanie, de violence, qui sont traumatisées par les suicides, par l’enlèvement de leurs enfants par les organismes gouvernementaux afin d’être placés en adoption, et par des taux d’incarcération disproportionnés; pour ces gens, les liens familiaux et les relations communautaires peuvent être insoutenables. Certains ont besoin de créer des liens avec d’autres, de se rapprocher de communautés et de gens qui partagent leurs idées et leurs pratiques, de trouver du soutien et d’en donner en retour.

La 4 e édition de la Biennale d’art contemporain autochtone (BACA), níchiwamiskwém | nimidet | ma sœur | my sister, organisée et dirigée par les commissaires Niki Little et Becca Taylor, a exploré les relations qui vont au-delà des liens du sang. La 5 e édition de la BACA continue à suivre ce fil. L’exposition Kahwatsiretátie, que j’ai dirigée et organisée avec le soutien de rudi aker (Wolastoqiyik) et de Faye Mullen (Anishinaabe), présente le travail de plus de cinquante artistes dans six lieux de Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal dont les œuvres mettent en scène, notamment, les relations intergénérationnelles, le rapprochement avec les ancêtres passés et futurs, les liens avec d’autres entités que les êtres humains, les personnes à la recherche d’un « foyer » dans des territoires que les pas de leurs ancêtres n’ont pas foulés, les amitiés, les liens entre mentor et mentoré, et autres interactions.

Reconnaissant que ces expositions ont lieu sur le territoire traditionnel et non cédé Kanien’kehá:ka, et que Faye, rudi et moi, ainsi que plusieurs artistes, ne sommes pas d’ici, nous avons demandé conseil auprès des représentants traditionnels de ce territoire. Nous nous sommes joints au conseil d’administration de la BACA pour rencontrer les Aînés et des artistes dans la Maison longue de Kahnawà:ke pour établir la base de leur relation. Lors d’une réunion ultérieure avec Faye, l’Aîné Otsitsaken:ra (Charles Patton) et la Gardienne de la foi Niioieren (Eileen Patton) nous ont livré le titre Kahwatsiretátie: Teionkwariwaienna Tekariwaiennawahkòntie. Les mots représentent un cercle continu, où main dans la main et de nation à nation, les membres du cercle soulèvent une charge. Ces mots Kanien’kéha véhiculent les valeurs d’une solidarité persévérante soutenant cette charge sans faillir. La Biennale de 2020 cherche à donner forme à ces mots, afin de refléter l’interdépendance de tout ce qui existe, tout en reconnaissant que le maintien de bonnes relations constitue une question de poids, une question de volonté, d’amour, de parenté et d’amitié.

La réciprocité représente un aspect important du maintien de bonnes relations. Nous sommes venus solliciter la bénédiction de la communauté, et demander d’inaugurer Kahwatsiretátie. La Biennale a offert d’assurer le transport des membres de la communauté qui souhaitent visiter les expositions, et nous avons retenu les services d’artisans de la communauté de Kahnawà:ke pour confectionner des ouvrages de perles à offrir en cadeau à tous les artistes. À la Maison longue, nous avons établi des liens avec des artistes de la communauté et les avons invités à participer à la Biennale. Une réciprocité soutenue entre les communautés des villes et celles des réserves sera maintenue pendant les mois que durera la Biennale. Elle se traduira par des rassemblements, des ateliers, des activités de grattage de peaux et des projets de potagers que Faye travaille à organiser avec les communautés de Kahnawà:ke et de Kahnestà:ke. La notion d’affinités englobe le fait que des Autochtones de différentes nations comblent les besoins de membres d’autres nations, là où ils se trouvent. C’est un cœur ouvert, c’est une main tendue et une promesse d’engagement futur.

La notion d’affinités ne représente pas que le sujet de Kahwatsiretátie, elle éclaire également notre méthode de conservation. En plus de choisir des œuvres d’art remarquables et de les présenter en fonction de leur relation les unes avec les autres, nous avons également demandé à de nombreux artistes d’inviter à exposer avec eux des gens avec qui ils ont des affinités. Ces gens peuvent être des membres de la famille, de la communauté ou des mentorés, ou encore d’autres personnes proches. Cette redistribution de la gouvernance du commissariat constitue une pratique non coloniale. Comme dans une cérémonie ou une fête où les invités invitent à leur tour leurs propres invités, nous voulons élargir le cercle et accueillir des personnes que nous ne connaissions pas encore. Ainsi, Kahwatsiretátie comprend quelques artistes qui n’ont jamais présenté leur travail au Québec, ou à l’extérieur de leur communauté, ou même en tant qu’œuvre d’art.

Kahwatsiretátie englobe une gamme complète de médias artistiques : dessin, peinture, céramique, sculpture, photographie, installations audio, vidéos, médias numériques, arts de la scène, etc., mais il y a une emphase sur le perlage et les textiles. Un aspect important de la renaissance des peuples autochtones réside dans la résurgence de formes d’art traditionnelles redéfinies pour embrasser l’engagement à l’égard de l’expérience contemporaine. Le perlage est accessible. Il n’est pas nécessaire d’être titulaire d’une maîtrise en beaux-arts pour acquérir les compétences requises et réaliser quelque chose de spécial, quoique le fait d’avoir un mentor constitue un avantage. Le perlage est d’ailleurs accessible du fait qu’il s’inscrit dans presque toutes les cultures. Tout le monde apprécie les belles choses faites à la main. La plupart de nos perles proviennent au-delà de l’Île de la Tortue, tout comme certains de nos motifs. Le perlage est un métissage, un mélange de matériaux et d’influences. La confection à la main, par l’utilisation de techniques traditionnelles tirées de l’observation et de la pratique, crée un lien haptique avec les générations précédentes.

Bien que Kahwatsiretátie présente certainement beaucoup de pièces d’art dans ses salles, un accent est mis sur les relations, d’au-delà des objets. Nous nous intéressons également au public présent dans ces salles – et à l’extérieur de celles-ci –, en fait, à tout ce qui touche la musique, les arts de la scène et les ateliers, les discussions et les réunions de spécialistes, et autres rencontres dans le cadre de l’exposition. Kahwatsiretátie: Teionkwariwaienna Tekariwaiennawahkòntie renvoie à une phrase familière dans les milieux autochtones. Le terme « toutes nos relations » est évoqué lors de rassemblement pour reconnaître les personnes présentes et absentes, et inclut la relation avec les espèces non humaines. Il reconnaît le privilège de la présence. Faye, rudi, et moi-même avons été invités à organiser ces espaces et ces relations en tant que commissaires de la Biennale. Dans deux ans, ce seront d’autres personnes, d’autres œuvres, et d’autres idées. Bien que nous prenions notre rôle au sérieux, et que nous nous efforçons de donner le meilleur de nous-mêmes ici, nous le faisons avec humilité. Nous sommes en visite, nous ne cherchons pas à coloniser.

Les sites d’exposition autochtones souverains peuvent être permanents ou provisoires, où la présentation de la production créative autochtone est gérée par des Autochtones. Dans le cas de la BACA, nous occupons temporairement des espaces qui ne sont pas les nôtres afin d’offrir un aperçu de ce qui nous est propre. L’art, dans le sens de créations et de représentations distinctes de la vie quotidienne produites par les humains, et présentées dans des salles d’exposition, est une pratique coloniale. Un des défis que représente le fait de travailler dans ces espaces chargés de cet héritage est de trouver des moyens de les autochtoniser. L’autochtonisation telle qu’elle est actuellement pratiquée dans l’ère de vérité et de réconciliation, signifie généralement d’apporter les enseignements autochtones dans des lieux non autochtones comme les universités et les musées selon les règles de l’institution. Ironiquement, cette appropriation se situe à l’opposé du sens original de l’autochtonisation, soit l’idée voulant que des Autochtones prennent et adaptent certains aspects de la culture coloniale qui correspondent le mieux à leurs besoins. Nous travaillons avec ces espaces et avec leurs gardiens en faisant de notre mieux pour élaborer de nouveaux modes de conservation fondés sur les façons autochtones d’acquérir des connaissances et les façons d’être. Chaque exposition représente un pas vers une souveraineté créatrice.

i. Ces trois dernières phrases sont issues de la compréhension de Faye Mullen des enseignements que lui a légués l’Aîné Otsitsaken ra‎:(Charles Patton), et la Gardienne de la foi Niioieren (Eileen Patton).

Texte de rudi aker & Faye Mullen

Faye Mullen & rudi aker
(Traduction de Jean Héon)

Nous nous rassemblons pour Kahwatsiretátie: TeionkwariwaiennaTekariwaiennawahkòntie sur des terres non cédées. Des terres aux écosystèmes autonomes impliquant des liens complexes de « relationalité » bien au-delà l’existence humaine. Ces terres et ces eaux entretiennent des liens de parenté inextricablement tressés avec nos proches à quatre pattes : le cerf, l’ours, la mouffette, le renard; avec la faune aquatique et ailée : l’aigle, le faucon, la corneille, le héron; avec les insectes et l’araignée tisseuse de toiles; avec nos proches à qui ont été confiés les enseignements de la vie entre les Mondes : la chenille devenant papillon, la tortue, le castor, le serpent. Ces terres ont été fortifiées par les plantes, par les arbres à aiguilles et les feuillus, elles ont nourri les végétaux, les plantes médicinales; pluie, tonnerre, Soleil, quatre Vents et Lune les ont ainsi maintenues.

Ce lieu, au sein duquel nous nous réunissons aujourd’hui, a été remis aux soins relationnels des peuples autochtones depuis des temps immémoriaux et entretient une relation de réciprocité avec eux.

Pour maintenir nos « relationalités » personnelles et collectives, il est essentiel de penser longuement et quotidiennement à la façon dont nous parvenons à nous intégrer aux territoires, à nous y identifier et à nous y associer. En tant qu’Autochtones, nous sommes souvent, de façon innée ou acquise, définis par les terres qui nous ont mis au monde, les rivières qui nous ont nourris, les plaines qui s’étendaient devant nos Ancêtres. Nos liens de parenté englobent bien plus que les seuls liens du sang ou relations familiales que nous choisissons; ils s’étendent aux sphères de relations plus profondes avec les êtres autres qu’humains : les animaux, les éléments, les plantes médicinales et bien au-delà.

Être originaire d’un endroit ou vivre dans un lieu ouvre un dialogue recoupant plusieurs champs sémantiques propres, mais aussi d’autres moyens d’expression. Cependant, ici, nous nous en remettons à l’écriture.

Nous avons des obligations, en tant que membres de nations éloignées de ce territoire, de nous ajuster consciencieusement, en pleine connaissance de cause et dans un but productif. Alors que la « régionalité » est interprétée comme un indicateur de qui voit le jour et de sa façon de s’incarner, nous devons reconnaître les forces qui nous ont propulsés et nous ont permis d’être ici, sans y être invité·e·s. Notre objectif est de traverser respectueusement ces terres sur lesquelles nous cultivons des possibilités authentiques et palpables de relations permanentes au centre desquelles nous nous sommes engagé·e·s à placer la gratitude, la confiance et la bienveillance. Ce n’est pas sans consulter et recueillir activement les conseils des membres des communautés – où nous avons, encore une fois, le privilège d’être invité·e·s – que nous participons aux rassemblements qui nous offrent l’occasion d’apporter une contribution. L’Aîné et la Gardienne de la foi de la Maison longue de Kahnawà:ke, Otsitsaken:ra et Niioieren, ont réveillé l’Esprit pour guider le rôle de Ie’nikónirare, soit celui d’un éclaireur qui porte attention aux pensées et amène les enseignements de notre proche, le Loup. À travers les temporalités outrepassant le continuum actuel, nous avons été tissé·e·s dans une œuvre collective. Nous pourrions nous demander comment tous ces rassemblements se sont formés, à un moment clé, sachant dès lors que la langue française ne contient pas le mot juste pour exprimer le fait que nous puissions être guidé·e·s par nos Ancêtres.

À l’image d’une toile d’araignée, un réseau de relations est nourrissant, il soutient et reconnaît l’Esprit bien avant le corps, l’identité ou le statut social. Ce réseau maintient des liens de parenté soigneusement tissés pour atteindre le cœur de nos proches, humains et autres qu’humains, en comprenant qu’aucune espèce ne bénéficie de préséance sur une autre. Ces fils tissés, aux mailles solidaires, ont un effet sur les uns et les autres comme sur l’ensemble de la toile. Les émotions tendres et les courants d’empathie dans un seul fil de cette toile influent directement sur les fils interconnectés et se répercutent globalement en enclenchant une « relationalité » en devenir. Cette toile suppose un point central, et un engagement à comprendre que l’accent n’est ni sur un individu ni sur un seul être. L’araignée nous rappelle que le point central est un chemin, le travail d’une vie, une intention posée sur le sol — le point central est et a toujours été la Terre.

Dans toutes ses formes et permutations, la parenté est non seulement une modalité relationnelle, mais aussi, dans les faits, une façon d’être et de penser. Dans un endroit comme l’Île de la Tortue, en tant qu’Autochtones, nos ontologies ont été éprouvées, ont subi les violences de contact, la colonisation, l’assimilation, le génocide et l’écocide. L’autochtonisme ne constitue pas un poids, ni un fardeau, ni une identité singulière, mais plutôt un témoignage de notre pérennité, de notre résistance, de notre force. Notre objectif est de reconnaître et de savourer les intersections des communautés et des nations lorsque nous nous considérons comme un peuple unifié au niveau international, les « Autochtones » : une alliance, un engagement pour retrouver et maintenir les ontologies de parenté qui ont été et continueront d’exister dans toutes nos temporalités malgré l’état de nos terres de naissance.

De nombreux Premiers Peuples considèrent Tiohtià:ke + Mooniyaang comme terre d’appartenance, territoire traditionnel, lieu de naissance, lieu de rassemblement, lieu sacré, lieu de sépulture de leur peuple. Nous tenons à reconnaître avec respect la lignée des nations qui ont entretenu des relations avec cet endroit : les Kanien’kehá:ka de la Confédération de Haudenosaunees, les Hurons/Wendat, les Abénaquis et les Anishinaabe – sur les os desquels nous marchons. Ces nations sont reconnues mutuellement avec les terres et les eaux et par leur relation continue avec ce territoire, honoré par les communautés de Kahnawà:ke et de Kahnestà:ke des Kanien’kehá:ka. Aucune nation autochtone n’a, par accord ou traité, cédé le contrôle ou le droit de propriété à l’ordre colonial. Le territoire a été et continue d’être occupé sans autorisation ni consentement. Depuis le début, la dépossession des peuples et nations autochtones de leurs terres, de leurs eaux et de leur souveraineté s’est déroulée avec violence et constitue le fondement de l’État encore aujourd’hui.

Le colonialisme qui a cours sur les terres autochtones volées est maintenu par cet État – alors que les territoires se décomposent sous nos doigts, nous portons le poids de notre deuil.

En nous positionnant en tant que praticien·ne·s de la pensée autochtone résurgente, et en reconnaissant notre implication dans un paysage culturel qui est lié au marché capitaliste, nous endossons la responsabilité de proposer d’autres façons d’honorer le processus de la création elle-même. Dans la production d’environnements artistiques, nous nous engageons à considérer avec vigilance : les sophismes des terres de la couronne et l’illusion des frontières provinciales; la participation obligatoire à des structures capitalistes et à la productivité sanctionnée par l’État; la délimitation erronée des réserves qui constituent un pourcentage insultant du soi-disant KKKanada où peu ont accès à l’eau potable, entre autres besoins essentiels; la violence de genre et les lois qui la soutiennent; la pensée binaire contagieuse qui cible nos enseignements les plus sacrés portés par les personnes bispirituelles, non binaires et transgenres qui tiennent le rôle des gardien·ne·s du savoir; la surreprésentation de nos proches racisé·e·s autochtones soumis à la brutalité policière, placé·e·s de force en foyer d’accueil et incarcéré·e·s injustement et en nombre disproportionné; la criminalisation de la protection de la terre et des eaux que nous devrions léguer aux générations futures; le déraillement de la couverture médiatique lorsqu’un virus apocalyptique détourne l’attention des mouvements de revendication de la souveraineté des terres autochtones, ne faisant qu’exacerber davantage le ciblage de nos travailleurs communautaires ou de ceux qui vivent dans les réserves et n’ont qu’un accès limité aux soins de santé; la crise génocidaire que constituent les disparitions et les meurtres de nos femmes, filles, proches transgenres et bispirituels autochtones; la dissection violente de nos territoires et de nos corps en dichotomies réserves/villes et ruraux/urbains. L’abus de pouvoir de l’État n’est pas surprenant – l’État continue de sous-évaluer la crise génocidaire + écocidaire, un stratagème explicite visant l’effacement, l’assimilation et l’éradication de nos proches. Dès l’apparition d’un virus, les autorités gouvernementales ont été en mesure d’ordonner la fermeture immédiate des garderies, des écoles et des musées à travers le pays, alors qu’après la publication d’une enquête constatant le génocide en cours depuis un siècle de nos femmes, filles et proches bispirituels, le gouvernement ne prend aucune mesure concrète.

Le vécu des Autochtones du XXI e siècle est saturé de ces réalités. Loin de représenter un trouble caractériel, le traumatisme n’est qu’une réaction à un monde dans lequel nos proches sont systématiquement menacé·e·s, blessé·e·s et assassiné·e·s; soumis·es aux violences coloniales : violences courantes, ancestrales, historiques, individuelles, collectives. Lorsque l’enveloppe émotionnelle qui accompagne et soutient notre pensée – corps – et esprit est soumise à la contrainte et aux violences constantes sous la surveillance et le contrôle colonial, nous créons des mondes avec nos proches afin de survivre. Grâce aux mondes que nous nous inventons et à l’avenir que nous imaginons, nous avons mis au point un vocabulaire mutuel, qui nous permet de (re)dessiner nos réalités, nos relations, nos façons de voir et d’être vu·e·s.

Tout comme l’alliance est tressée inter-nationalement et que nous en sommes venu·e·s à nous voir unifié·e·s comme « Autochtones », notre famille numérique s’est approprié les changements auxquels on donne fort mal à propos le nom de progrès, et la culture du mot-clic a propagé l’abréviation « NDN ». Cette abréviation est maintenant largement utilisée à travers le monde virtuel autochtone pour s’auto-identifier. NDN n’est pas uniquement un acronyme pour Not Dead Natives (Autochtones pas encore mort·e·s); à travers cette appellation, nous nous rappelons que ceux et celles d’entre nous qui sont encore là existent ensemble. Ensemble, à travers les terres et les eaux, nous effaçons les frontières et les restrictions coloniales qui nous séparent pour créer des espaces souverains et dynamiques que nous pouvons voir, toucher, aimer.

Actuellement, nous assistons à une grande mobilisation – la germination de semences introduites dans le cyberespace. Tissés ensemble par les mot-clics, nous trouvons des liens de parenté bourgeonnants dans des histoires imagées qui disparaissent après coup : nous reconnaissons qu’un rassemblement physique, en dépit de la menace de contamination croisée, est un motif d’application de véritables pratiques enracinées dans la résurgence des soins radicaux. Nous avons été témoins, en ce printemps 2020, des effets qu’a le confinement en exacerbant nos niveaux de solitude et d’isolement. L’amour à l’époque des NDN n’a jamais été une question de ralentissement du rythme ou d’éloignement physique. Élixir d’excuses et toxine d’une mesure, le temps NDN ne tient pas pour acquise la permanence de l’autre. Notre résilience et notre pérennité sous la pression du génocide, de l’écocide et des idées suicidaires laissent une sensation d’urgence au cœur de l’amour. Comme si nous devions aimer plus fort et plus vite avant que nos proches disparaissent. Risquant une compression en quelque chose de (trop) solide, alors que nos êtres, infinis comme ils sont, se prolongent bien au-delà de notre chair. Cette rapidité à laquelle nous sommes contraint·e·s pour nous aimer n’a rien d’un privilège, il recèle un désir de mériter ce temps sans fin dont nous avons grand besoin pour s’aimer les uns les autres, encore. L’amour 2S42S, en particulier, a créé un espace pour nous permettre de tisser ces liens qui élèvent, afin d’aimer pleinement et entièrement – un amour avec l’honneur en son centre, un amour qui encourage un retour à la multiplicité relationnelle, un amour qui co-constitue notre existence, un amour qui traverse les constellations, un amour en action dans les courants – un amour comme cérémonie. Quand nous nous fondons dans nos réalités, nos îlots d’amour décolonial, non seulement nous survivons, mais nous nous transcendons pour ainsi transmuter. L’amour NDN agit à la vitesse de la lumière en traversant des générations, en levant le codage épigénétique et en faisant renaître le feu des braises que nos Ancêtres ont préservées.

Envisager les liens de parenté au sein de la pratique de commissariat requiert un profond sens des responsabilités. Nous devons reconnaître ces responsabilités pour valoriser des mécanismes de soutien, de quête de vérité, de transformabilité – avec et pour ceux et celles que nous avons de plus cher·chères, ceux et celles qui nous ont précédé·e·s et ceux et celles qui sont encore à venir. Nous ne pouvions pas aborder la notion d’affinités comme thème central sans tenir compte de l’activité de tant de nos proches : les artistes et les écrivain·e·s, les théoricien·ne·s et les praticien·ne·s, les tantes et les oncles, les Aîné·e·s et les jeunes . Nous sommes en mesure d’axer notre travail sur la parenté en raison de la résurgence des soins et remèdes de nos guerriers et guerrières bispirituel·le·s Indigiqueer vivant dans la marge qui portent les enseignements hors de l’exigence de confinement. Alors que nous traversons les lignées de parentés, nous récupérons un réseau qui plonge ses racines dans l’amour. L’amour comme une force permutable qui nous guide dans nos passés, nos présents et nos avenirs. L’amour est, à la fois, ancien et en plein épanouissement permettant à nos proches, connu·e·s et inconnu·e·s, de façonner sans fin des forces vitales, revendiquant des savoirs qui nous préservent. Nous travaillons à tresser, pour ainsi continuer à croire qu’il y a une vie après l’amour NDN.

La nature sinueuse de ce travail fait s’écrouler les notions de possession. Nous intégrons le succès individuel dans l’abondance collective. Nous acceptons avec reconnaissance ces potentialités qui nous sont livrées par les Aîné·e·s et autres proches – dans sa forme et dans sa praticité, ce travail est pour Nous. Nous, une unité plus grande que les liens des nations et des communautés; une unité révélée grâce à des systèmes racinaires et à des réseaux d’amour. En tant que peuples autochtones participant ici en tant que membres d’une diaspora plus étendue et existant à diverses intersections, nous ne revendiquons pas d’être en position de savoir, nous avons plutôt l’espoir de tendre la main avec une confiance tant proverbiale que physique. Nos relations et nos Ancêtres nous ont amenés à cet endroit par une multitude de chemins, et pendant notre séjour ici, nous espérons voir et être vu·e·s, pour porter une responsabilité mutuelle, pour reconnaître équitablement les pertes et les gains, et pour trouver du réconfort en sachant qu’il est inimaginable d’assumer ce travail et ce monde seul·e·s.

1. Ce travail ne pouvait être imaginé ou entrepris sans la sagesse et les conseils de nos proches, en pensée, en théorie et par l’Esprit : Leanne Betasamosake Simpson, Kim Tallbear, Lindsay Nixon, Billy-Ray Belcourt, Joshua Whitehead, Marie-Andrée Gill, Smokii Sumac, Tommy Pico, Qwo-Li Driskill, Lee Maracle, Gwen Benaway, Arielle Twist, Ma-Nee Chacaby, Cher, Okay Kaya, Joce Two Crows, Jeremy Dutcher, Jenny Holzer, Renee Linklater, Jolene Rickard.